Trésors messins : des redécouvertes

Blog Scola metensis-Photo Rijksmuseum, Amsterdam
Photo Rijksmuseum, Amsterdam

 

Le blog de la Scola Metensis ouvre une nouvelle fois ses colonnes à Anne Adrian, conservateur du patrimoine au Musée de la Cour d'Or de Metz Métropole.

 

Si son précédent billet nous proposait une visite thématique du musée, elle nous convie aujourd'hui à une chasse aux trésors médiévaux de notre ville dont certains, rattachés à l'abbaye Saint-Arnoul aujourd'hui disparue, ont été récemment redécouverts.


Cliquez sur les images pour les agrandir.

Fondée avant le VIe siècle sous l'invocation des Saints-Apôtres, l'église Saint-Arnoul prit, vers l'an 715, le nom de l'évêque de Metz Arnoul, quadrisaïeul de Charlemagne.

 

L'abbaye bénédictine acquit sa renommée du choix fait par Charlemagne d'y enterrer son épouse Hildegarde et d'autres membres de sa famille.

 

Lors du siège de Metz par Charles Quint en 1552, l'abbaye fut transférée intra muros (actuel Cercle des officiers, rue aux Ours) et la sépulture de l'empereur Louis le Pieux, fils et successeur de Charlemagne, fut alors réunie aux autres sépultures royales dans un même tombeau.

 

Des fragments en marbre du sarcophage impérial sont conservés au musée de la Cour d'Or.

 

Blog Scola Metensis-Sarcophage de Louis le Pieux-Musée de la Cour d’Or
Photo Laurianne Kieffer, Musée de la Cour d’Or

 

Ainsi que d'autres édifices religieux fondés par d'importants personnages, l'église Saint-Arnoul possédait un trésor. Au Moyen Âge, les trésors se constituaient à l'occasion de dons ou de commandes d'objets précieux lors de grands moments de la vie de ces institutions.

 

Le trésor de Saint-Arnoul de Metz était le plus riche de la cité et du diocèse après celui de la cathédrale. Les objets ont dû pour la plupart être conservés à Saint-Arnoul jusqu'à la dispersion du trésor en 1790, au moment de la suppression de l'abbaye. Ils ont alors suivi divers chemins, des mains d'antiquaires et de particuliers aux collections des musées. Mais pour nombre d'objets, nous ne disposons plus guère aujourd'hui que d'une mention, au mieux d'une description.

 

Une liste des reliques datant du XIIe siècle, conservée à la bibliothèque municipale de Metz, donne leur répartition liturgique dans les autels de la nef, du chœur et de la crypte de l'abbatiale Saint-Arnoul. Cependant la description des reliquaires ne figure pas dans ce manuscrit.


L'inventaire du trésor le plus complet est dû au bénédictin Dom Sébastien Dieudonné, en 1770, dans ses Mémoires sur Metz, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Metz. Bibliothécaire de l'abbaye, il avait sans doute un accès aisé à la sacristie où étaient aussi conservés les livres, et il recense sept objets, dont trois reliquaires.


Blog Scola Metensis-Photo NGA, Washington
Photo NGA, Washington

 

Le premier objet de la liste est une chasse en émail de Limoges, de la fin du XIIe siècle, qui se trouve aujourd'hui à la National Gallery of Art de Washington. La face principale présente une Adoration des Mages.

 


Dom Dieudonné signale ensuite une châsse en forme de pyxide avec six médaillons émaillés et des pyramides. Sa localisation actuelle est inconnue.

 

Le troisième objet, en revanche, nous est familier : il s'agit du coffret-reliquaire acheté par le musée de Metz en 1999.

 

Dom Dieudonné le décrit comme « un coffret d'yvoire très ancien, long de huit pouces (...) dont les bas-reliefs représentent d'un côté les dix apôtres assemblés, au milieu desquels saint Pierre impose la main droite soit à saint Clément, soit à un autre apôtre ou ministre de l'évangile. »

 

Blog Scola Metensis-coffret-reliquaire-Musée de Metz
Photo Laurianne Kieffer, Musée de la Cour d'Or


Les reliques présentes à l'origine dans le coffret nous sont inconnues. D'après le témoignage de Dom Dieudonné, le coffret contenait deux fragments de la croix du Christ ; mais un peu plus tôt, en 1756, Dom Calmet attestait la présence à Saint-Arnoul du peigne de la reine Hildegarde, épouse de Charlemagne, dans une cassette d'ivoire pouvant correspondre au coffret.


Blog Scola Metensis-Chape de Charlemagne-Cathédrale de Metz
Détail de la « chape de Charlemagne » du trésor de la cathédrale de Metz

Les autres objets du trésor mentionnés par notre bénédictin sont une colombe eucharistique en cuivre doré et trois chapes, dont la chape dite de Charlemagne, en soie blanche, distincte de la « chape de Charlemagne » mieux connue et encore conservée au trésor de la cathédrale messine.


Dans les différents inventaires de la période moderne, une vingtaine d'objets sont recensés, surtout des reliquaires. La liste en est publiée dans le catalogue de l'exposition du musée de Metz, Le Chemin des reliques (2000) : la châsse d'argent de saint Arnoul (1167), le chef d'argent de saint Arnoul (1404), la châsse de saint Patient, quatrième évêque de Metz (1193), le reliquaire de la dent de saint Jean...

Cependant, la plupart de ces objets ne sont pas localisés aujourd'hui.


Blog Scola Metensis-cor de Charlemagne-musée de Cluny
Photo Anne Adrian, musée de Cluny à Paris

Les objets mentionnés autres que les reliquaires relèvent de catégories composant couramment les trésors médiévaux : vêtements liturgiques, plaque de reliure en ivoire, olifant ou cor dit de Charlemagne.


La légende des objets de Charlemagne a fait de nombreux trésors d'églises des ensembles dont l'empereur était à l'origine par ses dons, légende souvent bâtie selon des constructions mémorielles. Le souvenir des carolingiens à Metz explique le lien établi entre plusieurs objets du trésor de Saint-Arnoul et l'ancêtre de la dynastie arnulfienne, aussi bien qu'avec Charlemagne lui-même, et la préservation de cette mémoire, avec celle des sépultures royales, dans la liturgie et les memorabilia.


Ces objets sont pourtant très peu documentés, et pour l'un de ceux redécouverts par extraordinaire, peu d'indices attestent son origine arnulfienne : la corne d'élan, empreinte de mystère, apparaît comme un unicum, même dans la catégorie des mirabilia, objets de curiosité ou prodiges de la nature.


Blog Scola Metensis-Corne d'élan-Rijskmuseum, Amsterdam
Photo Rijskmuseum, Amsterdam

 

L'historien Charles Abel (1868) rapporte qu'à la voûte de la chapelle funéraire de Louis le Pieux († 840), dans l'abbatiale Saint-Arnoul étaient suspendus deux objets du trésor : l'olifant, comme un ex voto, et telle un « bouclier », la corne d'élan.

 

Comme l'olifant, attaché au mythe du cor de Roland, la corne d'élan, nous dit Charles Abel, « passait dans le peuple pour être le cor de chasse de Charlemagne », au titre des objets votifs rappelant le souvenir de personnages et d'actions illustres. Ce bois d'élan, daté entre 900 et 1025, n'ayant pu exister à l'époque de Louis le Pieux, il devait revêtir la fonction de relique mémorielle et de symbole du pouvoir carolingien, sorte de trophée de l'empereur Louis le Pieux, miles christianus et par ailleurs chasseur passionné.


Objets à la fonction symbolique proche, la corne d'élan — redécouverte en 2012 —  et un olifant sont d'ailleurs présentés côte à côte, dans une même vitrine de la salle du Rijksmuseum d'Amsterdam inauguré au printemps 2013.

 

Blog Scola Metensis-Corne d'élan-Rijksmuseum-Amsterdam
Photo Laurianne Kieffer, Musée de la Cour d'Or

 

Metz Métropole s'est dotée pour son Musée d'une copie de la corne d'élan, fabriquée en polyuréthane teinté et patiné, d'après la reproduction numérique de l'objet original conservé au Rijksmuseum.


Quant au coffret-reliquaire, disparu après 1790, réapparu en main privée au XIXe siècle puis sur le marché de l'art, il a pu être acheté par le musée de Metz fin 1999, avec cependant un côté original en moins par rapport à l'état de l'objet au XVIIIe siècle.


Blog Scola Metensis-Coffret-reliquaire-Musée de Metz
Photo Laurianne Kieffer, Musée de la Cour d'Or

Un remaniement effectué au XIXe siècle a privé le coffret d'un de ses longs côtés, réutilisé en couvercle, tandis qu'un faux long côté - toujours en place et montrant un personnage malaisé à identifier, Vierge ou Christ -  remplaçait l'original. Du couvercle original, nous ignorons tout.


Le « pseudo-couvercle » est en fait la face principale du coffret, récemment localisée en main privée.


Cette plaque avait été vendue isolément à Paris en 1979. Elle montre un Christ trônant dans une mandorle portée par quatre anges, encadré par les quatre évangélistes écrivant aux côtés de leurs symboles animaliers perchés sur des piédestaux.


Blog Scola Metensis-coffret-reliquaire-Metz
Collection particulière. Photo Nathalie Pascarel


De même que la scène d'ordination, aujourd'hui visible sur le long côté du coffret, cette représentation semble rare : le Christ en gloire impose cette fois lui-même la main droite sur la tête d'un diacre, peut-être Étienne, tout en posant la main sur un objet difficile à identifier, peut-être un livre.


Blog Scola Metensis-coffret-reliquaire-Metz

 

L'identification des deux diacres de la scène d'ordination à saint Étienne déjà intronisé par saint Pierre, et à saint Clément en train de se faire ordonner diacre, renforce l'ancrage messin du prestigieux coffret.

 

Des modèles carolingiens ont pu aussi inspirer la composition de cette scène, en particulier la représentation montrant l'intronisation de deux diacres dans le Sacramentaire de Drogon.

 

Les objets du trésor de Saint-Arnoul encore conservés exercent sur nous une réelle fascination. Est-ce pour leur bizarrerie, pour leur rareté, ou en raison des péripéties nombreuses qu'ils ont traversées jusqu'à leur récente redécouverte, nous les rendant plus précieux encore ?

 

 

Anne Adrian

Conservateur du patrimoine

Musée de La Cour d’Or – Metz Métropole

 

 

À l'occasion d'une commémoration messine de Charlemagne, organisée par la Société d'Histoire et d'Archéologie de la Lorraine le 8 novembre 2014, dix historiens d'ici et d'ailleurs ont tenu des conférences portant sur l'illustre empereur et ses empreintes dans l'art et l'histoire. La présentation du trésor de Saint-Arnoul s'inscrivait dans cette journée.


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Commentaires : 2
  • #1

    MBM (vendredi, 13 février 2015 15:37)

    Ce message d’amitiés en remerciement pour ce beau texte qui nous rapproche de notre riche histoire médiévale messine. Merci Anne, merci Marie-Reine.
    Brigitte

  • #2

    cegm-metz (vendredi, 13 février 2015 16:34)

    En fait, Brigitte, je n'ai fait que la mise en page de ce billet et tout comme toi, je remercie chaleureusement notre amie de ce texte passionnant et bien réjouissant. Qui sait ? Peut-être retrouvera-t-on aussi un jour quelque manuscrit musical messin prétendument disparu...
    Belle fin de semaine à toi et à tout bientôt,
    Marie-Reine