dim.

13

oct.

2013

Amalaire de Metz nous parle du chant (1)

Blog Scola Metensis-Amalaire de Metz

 

 

 

Né à Metz ou dans ses environs vers 775, Amalaire fut un disciple d'Alcuin († 804), le vénéré magister albinus venu de la Grande Île, si apprécié à la cour de Charlemagne. C'est auprès de lui qu'il acquiert, nous dit-il, la libertas canendi, formule énigmatique qui pourrait signifier l'aisance et la liberté que donne la maîtrise du chant, tant pour l'art vocal proprement dit que pour la connaissance du répertoire.

 

Cliquez sur les images pour les agrandir.

 

Haut dignitaire carolingien, Amalaire eut une belle carrière ecclésiastique et diplomatique : il fut évêque de Trèves, de Lyon et même de Metz à la fin de sa vie, remplaçant Drogon, fils naturel de Charlemagne souvent appelé à la Cour ; il fut ambassadeur impérial à Constantinople, où il découvrit les liturgies orientales, et envoyé à Rome auprès du pape Grégoire IV.

 

 

 

Quelles fonctions ont permis à Amalaire d'entretenir une pratique du répertoire chanté de la messe comme de l'office ? On peut supposer très prudemment qu'il fut chantre à la cathédrale de Metz. Ses écrits, touchant à la refonte de la liturgie franque et de son chant sur le modèle romain, et ses réflexions pertinentes sur l'art vocal témoignent d'un homme de terrain, rompu à l'exécution quotidienne du chant d'église.

 

Si l'antiphonaire établi par Amalaire entre 831 et 835 est malheureusement perdu, le dernier ouvrage d'importance de notre liturgiste, le Liber de ordine antiphonarii, en donne quelque idée. Amalaire y rassemble les chants romains et les chants des Gaules franques et achève la refonte du répertoire de l'office (matines, laudes, vêpres, petites heures).

  

 

Il y eut à Lyon, entre 835 et 838, une célèbre polémique entre Amalaire et Agobard. Amalaire y fut appelé à remplacer l'archevêque Agobard, rebelle à l'autorité impériale. Or Florus, le diacre d'Agobard, organisa contre Amalaire une telle opposition qu'il réussit à le faire condamner comme hérétique sous prétexte d'une interprétation trop personnelle d'un point de théologie et à faire rétablir Agobard dans ses fonctions.

Les tensions entre les deux prélats étaient grandes sur les questions concernant la liturgie et le chant. Ainsi, Agobard rejetait les chants ajoutés par Amalaire, au texte non tiré de la Bible. Par ailleurs, Agobard ainsi que Florus n'hésitaient pas à annoter avec hargne le Liber officialis d'Amalaire.

 

À l'égard du chant, la position d'Agobard était rigoriste. Tout comme Grégoire le Grand († 604), Agobard jugeait excessif le développement de l'art vocal pendant les cérémonies. Excessif aussi le temps passé à entretenir le répertoire et à se préparer pour le chant, in parando et confirmando cantu, au lieu de se concentrer sur l'essentiel : le service des pauvres et l'étude des saintes écritures.

Le point de vue d'Amalaire sur le chant est diamétralement opposé. Pour lui, le chantre est un acteur essentiel de la scène liturgique.

 

Loin d'un rôle décoratif, le chantre, par la puissance des paroles proférées et par le charme persuasif de la mélodie, se fait relais du prophète de l'Ancien Testament. Amalaire, au chapitre 1 du livre III de son Liber officialis, dont on peut consulter un manuscrit en ligne, cite le prophète Joël : 

 

Canite tuba in Sion... congregate populum,

sanctificate ecclesia.

Sonnez de la trompette dans Sion... rassemblez le peuple,

annoncez l'assemblée sainte.

 

 

Le chantre embouche la trompette prophétique sur des paroles semblables dans un répons de l'Avent.

 

 

Canite tuba in Sion

répons de l'office de nuit pour le 4e dimanche de l'Avent

par la Scola Metensis.
Enregistrement public du 4 mai 2007.

 

 

 

 

Les cantores, les chantres, nous dit Amalaire, sont les laudatores Dei, les spécialistes de la louange divine qui entraînent les autres, les écoutants, à la louange : ad laudem ceteros excitantes.

 

L'ars cantilenæ - l'art du chant - est pour Amalaire lié à la schola, un petit ensemble de chantres experts. Ce chorus cantorum participe, avec les autres acteurs de la liturgie, à la convocation du Peuple dans l'édifice sacré, de l'Église dans l'église. 

 

 

À la différence des Lévites, chantres de l'Ancien Testament, les chantres de Charlemagne et du temps d'Amalaire ne s'aident pas d'instruments, ils chantent à voix nue, suavitate et modulatione vocis : 

 

Nostri cantores non tenent cymbala neque lyram

neque citharam in manibus

neque cetera genera musicorum

sed corde.


Nos chantres à nous ne tiennent ni cymbales ni lyre

ni cithare entre les mains

ni quelqu'autre espèce d'instrument

mais y mettent tout leur cœur.

 

Les chantres sont eux-mêmes les instruments : Ipsi cantores sunt tuba, ipsi psalterium, ipsi tympanum, ipsi chorus, ipsi cordæ, ipsi organum, ipsi cymbala.

 

 

Terminons ce premier billet consacré à Amalaire de Metz et à ses écrits sur le chant en évoquant l'un des derniers chapitres du livre III de son Liber officialis. 

 

À la fin de ce livre, Amalaire passe en revue quelques fêtes importantes en suivant le calendrier qui va de juin à septembre : Jean le Baptiste, l'Avent, Noël, la Chandeleur et aussi la messe pour les défunts.

 

Il ne peut s'empêcher de consacrer un chapitre spécial à l'offertoire Vir erat qui précisément se chante aujourd'hui, en ce XXIe dimanche après la Pentecôte, l'un des derniers dimanches du circulum anni.

 

 

C'est que Vir erat est un offertoire extrêmement remarquable par sa longueur, le seul dans tout le répertoire avec quatre versets solistes. La première partie, c'est la vox narrativa qui nous raconte l'histoire :

 

Vir erat in terra nomine Job...

Il y eut un homme sur terre du nom de Job,

simple, droit ; il craignait Dieu.
Alors Satan le réclama pour le mettre à l'épreuve.
Il obtint du Seigneur tout pouvoir sur les biens et sur la chair de cet homme.
Il détruisit tout son avoir ainsi que ses fils.
Sa chair aussi, par un grave ulcère, il y porta atteinte.

 

Blog Scola Metensis

 

Le premier verset du chant dit :

 

Utinam appenderentur peccata mea (2 fois)

quibus iram merui (2 fois)

et calamitas (3 fois) quam patior hæc gravior appareret.

Que soient pesés mes péchés

par lesquels j'ai mérité ta colère

et la calamité que je subis apparaîtra plus lourde que ceux-là.

 

Amalaire, comme dans une explication de texte, nous fait comprendre que Job se répète parce qu'il est malade, et donc il a le souffle court et faible : anhelitus non est sanus neque fortis. Quand on délire, on répète des mots sans suite : ægrotus solet verba inperfecta sæpius repetere. Par contre, dans la partie narrative il n'y a aucune répétition - non sunt verba repetita -  car le conteur n'est pas malade : quia historicus scribens historiam, non ægrotabat.

 

Le quatrième et dernier verset est particulièrement impressionnant avec toutes ses répétitions :

 

 

Trois fois quoniam et jusqu'à neuf fois ut videam bona, avec la mélodie qui monte par paliers successifs jusqu'au suraigu de la voix.

 

 

Le manuscrit du Liber officialis copié entre 850 et 880, dont quelques extraits illustrent ce billet, est conservé à la Stiftsbibliothek de Saint-Gall (cod. 278) et consultable en ligne sur le site e-codices.

 

Les lettrines enluminées viennent du Sacramentaire de Drogon, conservé à la Bibliothèque nationale de France.

 

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Commentaires : 9
  • #1

    michèle (dimanche, 13 octobre 2013 16:52)

    Merci Marie-Reine pour ce billet instructif sur les conceptions opposées qu'avaient du rôle du chantre, Amalaire et Agobard ...

    Vivement les vacances pour étudier plus en profondeur tous ces passionnants billets..

    Encore merci de bien vouloir partager toutes ces connaissances

    A Lundi Amicalement...

  • #2

    cegm-metz (dimanche, 13 octobre 2013 18:42)

    Nous aurons sans doute l'occasion de reparler d'Amalaire au cours du cours :-)
    Merci, Michèle, de ta fidélité ici et à demain pour chercher ensemble la "Vox clara" chère aux chantres médiévaux.

  • #3

    Jean-Christophe / Passée des arts (dimanche, 13 octobre 2013 20:11)

    Chère Marie-Reine,

    Ce billet foisonne de tant d'informations qu'une seule lecture, même scrupuleuse et attentive, ne suffit pas à en faire le tour. Je trouve que c'est une excellente idée de faire d'Amalaire le héros d'un feuilleton qui nous entraîne à sa suite par les chemins de ce « chant des origines » dont on sent, à chacun de vos mots, quelle relation d'intimité vous entretenez avec lui.

    Je retiens pour aujourd'hui la volonté du compositeur d'user d'effets rhétoriques pour souligner tel ou tel affect comme le démontre le Vir erat; nous voici heureusement loin de la vision lisse et désincarnée de la musique du Moyen Âge qui est encore si souvent véhiculée. On se dit que nous avons bien de la chance que ce soit la vision d'Amalaire et non celle d'Agobard qui se soit imposée.

    Le prochain billet est attendue avec l'impatience que vous imaginez et je vous embrasse bien affectueusement pour aujourd'hui.

  • #4

    cegm-metz (lundi, 14 octobre 2013 14:04)

    J'ai bien souri, cher Jean-Christophe, à l'image d'Amalaire en héros de feuilleton. Je n'ai pas, à mon grand regret, trouvé le moindre portrait de lui, alors qu'il y a quelques rares images de ses contemporains Alcuin ou Raban Maur.

    J'aurai l'occasion de revenir dans le prochain billet sur les effets rhétoriques que vous évoquez. Il est vrai que la figure d'Agobard n'est pas très avenante de prime abord :-) et qu'on se range plus volontiers, comme c'est mon cas et cela ne vous étonnera pas, du côté d'Amalaire.

    À très bientôt ici et moult bises affectueuses pour vous faire patienter.

  • #5

    Gérard BOULANGER (dimanche, 24 novembre 2013 15:34)

    Bonjour Marie-Reine,
    Merci pour Amalaire...
    Je suis en train de rechercher le passage où il parle des anriennes en O de l'avent. Je ne l'ai pas trouvé dans le Liber officialis (dans la partie parlant de l'Avent). Peut-être as-tu l'information ? Je vais encore chercher dans mes notes datant des stages de J-Y Hameline.
    Bises.
    Gérard

  • #6

    cegm-metz (dimanche, 24 novembre 2013 17:33)

    Bonjour Gérard et bienvenue en ces lieux :-)
    Le passage sur les Grandes O se trouve dans le Liber de ordine antiphonarii, chap XIII. Tu le trouves en ligne ici :
    http://www.documentacatholicaomnia.eu/02m/0776-0852,_Symphosius_Amalarius,_Liber_De_Ordine_Antiphonarii,_MLT.pdf
    Le chapitre qui t'intéresse est pages 1265 et 1266.
    Des bises aussi, à partager chez toi.

  • #7

    cegm-metz (dimanche, 24 novembre 2013 17:35)

    Le lien est coupé à la fin :
    MLT.pdf

  • #8

    Francine 74 (dimanche, 09 mars 2014 09:27)

    Merci pour ce développement sur Amalaire qui m'a bien aidé pour une devoir sur l'histoire de la liturgie dans le cadre de Théo en ligne.

  • #9

    cegm-metz (mardi, 18 mars 2014 13:40)

    Voilà un commentaire qui nous réjouit fort, Francine. Merci pour votre visite.