Leo, papa romanorum

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L'hymne Leo, papa romanorum - Léon, pape des Romains - sera chantée en ouverture du concert Le Pape & l'Abbesse que donne la Scola Metensis ce dimanche 6 octobre 2013 à Domgermain (Meurthe-et-Moselle). 

 

Cliquez sur les images pour les agrandir.

 

Cette hymne, en l'honneur de Brunon dit d'Éguisheim ou de Toul (1002-1054) qui fut chantre-compositeur et évêque à Toul avant de devenir pape sous le nom de Léon IX, est un unicum, c'est-à-dire qu'on ne trouve ce chant que dans une seule source : ici le manuscrit 223 de la Bibliothèque intercommunale d'Épinal-Golbey.

 

Le manuscrit est un hymnaire de petite taille (195 x 135 mm) du XIVe siècle. Sa notation neumatique, dérivée de notre belle notation messine, se pose sur quatre lignes, avec la ligne du fa en rouge et la ligne de l'ut en jaune, comme cela se pratique depuis Guy d'Arezzo († 1050).

 

Cet hymnaire fut à l'usage de l'abbaye féminine Saint-Pierre de Remiremont dans les Vosges, dont Léon IX consacra l'église le 14 novembre 1049, pendant son voyage dans nos contrées.

 

Laissez-vous guider sur la première strophe de cette hymne Leo, papa romanorum, enregistrée récemment par la Scola Metensis parmi d'autres extraits des manuscrits musicaux numérisés par la Bibliothèque d'Épinal.

 

 

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La Scola Metensis travaille sur Léon IX et ses compositions musicales depuis 2002, année du millénaire de sa naissance, participant même à un documentaire télévisé, lui consacrant par la suite plusieurs programmes de concert - en 2005, 2007 et 2008 - et une partie de son disque Chants des Trois Évêchés en 2011.

 

Parmi les chants enregistrés en 2011, un Gloria in excelsis est attribué à Léon IX - Leonis pape - dans des fragments de manuscrits conservés à la bibliothèque de l'abbaye d'Einsiedeln en Suisse.

 

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On trouve ce même Gloria dans beaucoup d'autres manuscrits, essentiellement allemands, mais aussi dans les tout derniers folios du tropaire-prosaire de la cathédrale de Metz, de l'époque de Léon IX, manuscrit 452 de la Bibliothèque de la ville, malheureusement disparu pendant la dernière guerre mais heureusement photographié au début du XXe siècle à la demande de l'Atelier paléographique de l'abbaye de Solesmes.

 

Il est publié comme premier Gloria ad libitum (au choix) dans l'édition dite Vaticane du chant grégorien.

 

Sa mélodie est d'ample tessiture - une octave et une quinte - avec des intervalles disjoints, parfois à l'intérieur même des mots.

 

 

Gloria de Léon IX
Fragmenta sequentiarum, Einsiedeln, Stifstbibliothek, codex 366, f°52

par la Scola Metensis.
Extrait du disque Chants des Trois Évêchés.

 

Les documents biographiques et hagiographiques concernant Léon IX sont abondants.

Ainsi cette Vita Leonis noni dans un beau manuscrit du XIIe siècle, codex 127 de la Fondation Bodmer de Cologny, mis en ligne par e-codices, une précieuse Bibliothèque virtuelle de manuscrits suisses. 

 

Dans une Vita du XIe siècle rédigée à l'abbaye Saint-Arnoul de Metz, les talents artistiques et l'expérience musicale de notre pontife sont évoqués et hautement loués : ... maxime artis delectabilis musice peritia. Il compose des responsoria in veneratione gloriosi martyris Cyriaci sanctique Hidulfi Trevirorum archiepiscopi, nec non beate Odilie virginis, atque venerandi Anglorum apostoli Gregorii doctoris - et sait à merveille amplifier le service divin par d'admirables ornements musicaux - mirifico decore

 

Si la musique des offices pour saint Cyriaque et sainte Odile est perdue, celle pour saint Hidulphe est conservée notamment dans le manuscrit 89 de la Bibliothèque d'Épinal.

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On peut écouter en ligne trois extraits de ce manuscrit : Gloriosa pii patris Hidulphi, la toute première antienne qui donne son titre à l'office, et deux antiennes des matines Vir beatus et Mirabile nomen tuum.

 

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Brunon, évêque de Toul, devient le pape Léon IX en février 1049, après avoir été désigné pour cette charge par l'empereur Henri III puis confirmé à l'unanimité par le peuple de Rome.

 

 

 

Léon IX est un pape réformateur. Il s'entoure de fortes personnalités telles Humbert de Moyenmoutier et Udon de Toul qui le suivent à Rome et qui œuvrent avec lui pour la moralisation de l'Église, luttant contre la simonie (trafic vénal des charges ou des sacrements) et le mariage ou le concubinage des prêtres ; et aussi le très actif Hildebrand de Cluny, futur Grégoire VII et véritable initiateur, avec Léon IX, de la Réforme grégorienne qui remet en cause la nomination aux hauts postes ecclésiastiques par le pouvoir politique.

 

On attribue souvent à Humbert, grand lettré et très proche ami du pape, le texte rimé des offices musicaux.

 

D'autres sources allongent la liste des offices donnée par la Vita messine, offices que Léon IX a pu composer pour des saints locaux : saint Nicolas, saint Dié et saint Gorgon.

 

 

Primus imperatorii

antienne de Léon IX pour les matines de saint Gorgon

et quelques versets du psaume 1 Beatus vir .

par la Scola Metensis.
Enregistrement public du 9 octobre 2005.

Extrait du concert Léon IX, pape et chantre lorrain.

 

 

Léon IX est un pape consécrateur. En 1049, il voyage en Allemagne, en Alsace et en Lorraine et procède à la dédicace de nombreux sanctuaires dont Sainte-Croix à Reichenau, Saint-Pierre-le-Jeune à Strasbourg et Saint-Arnoul à Metz, per urbem Mediomatricorum, à la demande de l'abbé Varin que l'on voit ci-dessous présentant son abbatiale nouvellement construite à la bénédiction de Léon IX. 

 

 

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La Vita Leonis précise qu'à cette occasion, à la demande du seigneur Sigefroi, abbé de Gorze - domno Sigifrido Gorziensi abbate - le pape composa in veneratione gloriosi martyris Gorgonii nocturnalium responsorium dulcisonam melodiam.

 

Il s'agit de l’office versifié Christiana devotio, qui fut chanté pour la translation des reliques de saint Gorgon. L’abbaye de Gorze a été fondée au temps de l'évêque Chrodegang († 766) et placée sous le patronage de saint Gorgon, martyr romain au IVe siècle. Des reliques du saint furent transférées de Gorze à l’abbaye Saint-Arnoul de Metz que Léon IX consacra le 11 octobre 1049.

 

La Scola chante cet office d'après l’antiphonaire d’été de Trèves (XIVe s.) où il est conservé avec ses neumes à clous sur quatre lignes. La structure métrique est simple : les antiennes sont des quatrains et les répons des neuvains, en rythme d’octosyllabe. Pour la structure modale, antiennes et répons se succèdent dans l’ordre des modes-tons ecclésiastiques.

 

 

Christi miles Gorgonius

répons de Léon IX pour l'office de saint Gorgon 

par la Scola Metensis.
Extrait du disque Chants des Trois Évêchés.

 

 

L’office Gloriosa sanctissimi pour le pape Grégoire le Grand, parrain du chant grégorien, est considéré par les contemporains de Léon IX comme son œuvre la plus aboutie.

 

On peut trouver cet office dans de nombreux manuscrits français et européens. Comme ci-dessous dans un antiphonaire de la cathédrale Saint-Cyr à Nevers avec des neumes franco-lorrains sur une ligne rouge et deux lignes tracées à la pointe sèche,

 

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dans un bréviaire de Meaux avec des neumes franco-lorrains en points liés sur quatre lignes rouges,

 

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ou dans un antiphonaire à l'usage de Sens, noté en fins neumes français sur quatre lignes rouges.

 

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La Scola Metensis chante l'office Gloriosa sanctissimi d’après le bréviaire de la cathédrale de Metz (manuscrit 461 de la Bibliothèque-Médiathèque). Ce livre de chant du XIIIe siècle est copié en neumes messins sur lignes. Il disparut en 1945 comme le tropaire-prosaire évoqué plus haut, mais il en reste des photographies très lisibles.

 

Videns Rome

répons de Léon IX pour saint Grégoire

par la Scola Metensis.
Extrait du disque Chants des Trois Évêchés.

 

 

D'amusantes anecdotes sont rapportées dans la Vita Leonis.


Ainsi, après l'élection de Léon IX à la papauté, on raconte qu'un coq à Bénévent, au lieu de pousser son cocorico habituel, ne cessait de répéter Papa Leo : « Pape Léon ! » 

 

Le roi du Danemark, rex Danamarchiæ, fit cadeau d'un perroquet à notre pape. L’oiseau, pendant tout le voyage qui l’amenait à Rome, n'arrêtait pas de répéter Ad papam vado : « Je vais chez le pape. ». Et dès qu’il fut en sa présence, il clamait voce dulcisona, d’une voix mélodieuse, Papa Leo.

 

Chaque fois que le grand pasteur était triste et s'enfermait in secreto conclavi, dans le secret de son cabinet, le perroquet venait à ses côtés et lui redonnait courage avec cette rengaine bien cadencée : Papa Leo, Papa Leo !

 

Et le narrateur de conclure : Qu’on n’aille pas reprocher à cet homme juste d’avoir trouvé consolation dans le chant de cet oiseau, puisque nous lisons que le bienheureux Augustin soulageait ses douleurs avec un air de musique et que saint Antoine y cherchait, à certains moments, un bref adoucissement des rigueurs monastiques.

 

Sont relatés également dans la Vita les nombreux miracles du saint pape. 

 

Ainsi à Reichenau, Léon IX consacra l'église Sainte-Croix. Pendant la messe, on amena un possédé qu'on avait enchaîné car on pouvait à peine le maîtriser. Il était très agité et hurlait horriblement : horrendos emittens stridores, clamores, atque fremitus. Il couvrait de ses cris l’harmonieuse mélodie des hymnes que chantait le clergé, hymnidicam totius cleri harmoniam suis diris evincebat vocibus. Alors Léon IX, ne supportant plus ce tintamarre au moment de commencer le canon, fit de loin un signe de croix et imposa le silence de la main. Immédiatement, le démon fut frappé de mutisme, obmutuit dæmonium, et l'homme, libéré de ses chaînes, retourna guéri chez lui, à l'admiration de tous.

 

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Les dernières années du pontificat de Léon IX furent marquées par de terribles échecs : la défaite contre les Normands en Italie du sud à Civitate - le pape est même fait prisonnier - et le début du Grand Schisme entre l'Orient grec et l'Occident latin.

 

Léon IX mourut à Rome le 19 avril 1054 et fut canonisé peu après en 1087.

 

Un bref distique loue sa vie et sa sainteté : cujus vitam et sanctitatem quidam brevi distico prosecutus.

 

 

Victrix Roma dolet nono viduata Leone,

Ex multis talem vix habitura Patrem.

 

« La victorieuse Rome déplore la perte de Léon.

 Parmi le nombre, jamais elle ne retrouvera semblable père. »

 

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Commentaires : 6
  • #1

    Anne (dimanche, 06 octobre 2013 18:51)

    Merci, Marie-Reine, pour ce riche et passionnant portrait de Léon IX musicien, qui éclaire magnifiquement le personnage historique.
    Nous sommes comblés chaque dimanche!

  • #2

    michele (dimanche, 06 octobre 2013 19:10)

    je viens de parcourir ce nouveau blog Leo papa romanorum, et je regrette simplement que mes connaissances actuelles ne me permettent pas de profiter pleinement de cette mine d'informations..
    Dorénavant, quand je le pourrai, je consacrerai davantage de temps à parcourir ce blog..

    Merci pour ce partage , Marie-Reine

  • #3

    cegm-metz (lundi, 07 octobre 2013 12:39)

    C'est moi qui te remercie, Anne, de t'être attardée ici.
    Les compositions de Léon IX sont encore trop peu connues et certaines seront au programme du prochain disque que la Scola Metensis espère enregistrer dans pas trop longtemps.
    À ce soir pour de nouvelles aventures noeanesques :)

  • #4

    cegm-metz (lundi, 07 octobre 2013 12:47)

    Il est vrai que c'est un billet un peu dense, Michèle, mais je suis persuadée que, quoique tu dises, tu as déjà certains repères dans toutes ces notations neumatiques :)
    À ce soir, pour de la belle sangallienne :)

  • #5

    Jean-Christophe / Passée des arts (dimanche, 13 octobre 2013 20:49)

    Il est bien difficile d'ajouter quoi que ce soit après vos lignes sans tomber dans la paraphrase et la fadeur, chère Marie-Reine, tant le portrait que vous dressez de Léon IX est complet et tant on vous suit avec bonheur dans chaque étape de ce cursus honorum médiéval.
    Je profite de ce billet pour vous redire à quel point je trouve excellente l'idée qu'a eue la Bibliothèque d'Épinal de confier à la Scola Metensis l'exécution de chants destinés à accompagner la numérisation des manuscrits musicaux qu'elle conserve. Voici un usage exemplaire des nouvelles technologies que l'on souhaiterait voir repris et développé, car il me semble évident qu'il rapproche le lecteur de ces périodes lointaines dont il ne possède pas forcément les clés et qui sont toujours, de ce fait, un peu intimidantes.

    Merci pour ce travail de fond de tout premier ordre et moult bises affectueuses.

  • #6

    cegm-metz (lundi, 14 octobre 2013 12:42)

    Vous avez bien raison, cher Jean-Christophe, trop peu de bibliothèques utilisent ce bel outil des technologies d'aujourd'hui qui redonne un peu de vie à des manuscrits oubliés. Le coût de l'opération, plutôt conséquent, doit décourager bien des bonnes volontés :-(

    Je retrouve toujours avec bonheur notre prélat lorrain et j'ai particulièrement aimé partir en quête pour ce billet dans les autres manuscrits ayant conservé ses offices et la comparaison avec les sources que nous pratiquons est passionnante.

    Moult mercis pour votre commentaire et moult affectueuses bises en retour.